Des politiques et décideurs Potemkine

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Des politiques et décideurs Potemkine

S’il est des sujets dont on sait qu’ils sont sensibles, stratégiques et d’importances majeures, notre sécurité (intérieure et extérieure), la préservation de l’environnement, notre indépendance alimentaire, notre autonomie énergétique, notre souveraineté numérique figurent au premier rang d’entre eux. D’autres peuvent s’y ajouter, mais ceux-ci sont des priorités.

Je suis encore à ce jour très peu connaisseur des aspects liés à notre sécurité extérieure, je me garderai donc d’émettre le moindre avis sur la question. Mais pour les autres points, sans être expert, je les connais suffisamment pour être en mesure d’en parler, de faire des liens entre eux, d’entrevoir des perspectives, de détecter des leviers d’amélioration, et d’identifier des chemins à prendre pour éviter certains écueils. C’est du reste ce qui fait l’existence de mon métier de prospectiviste, et qui m’a conduit à mettre sur pied quelques projets intéressants.

Ce qui motive l’écriture de cet article est que j’ai identifié depuis quelque temps un point précis qui conduira sous peu notre société à de graves difficultés si nous ne le regardons pas en face, et si nous ne prenons pas les mesures qui s’imposent. Nous sommes face à des enjeux majeurs, nous ne pouvons pas nous permettre de prendre les mauvais chemins, car le temps passe vite, et tout retard pourrait coûter très cher à notre civilisation.

Une société éminemment complexe..

Chacun sait que nous vivons dans une société éminemment complexe où il est depuis longtemps impossible pour un individu de tout connaitre. Les experts le sont d’un sujet, éventuellement de deux, peut-être de trois. Et encore. Au-delà, il est impossible de maitriser suffisamment un dossier pour prétendre en être expert. Tout au plus est-il possible d’être amateur averti de plusieurs matières, après les avoir explorées et travaillées avec implication, rigueur et méthode, à l’appui des experts. Et quand bien même nous serions expert d’un sujet, s’il comporte des implications sociétales, une absolue prudence doit accompagner toute prise de décision, car elles peuvent avoir des conséquences sur d’autres aspects.

…où tout est lié

Tous les sujets sont liés. Prenons l’exemple de l’explosion des tarifs de l’électricité. Le coût de production n’a pas augmenté de façon significative au cours de l’année qui vient de s’écouler, pourtant son prix a explosé. Ceci s’explique par le mécanisme même de la construction du tarif du marché de gros, calculé sur les coûts marginaux. Le prix du marché est déterminé sur la typologie de la centrale de production la plus chère, en l’occurrence celle fonctionnant au gaz. Le tarif du gaz ayant largement augmenté, le prix de gros pour l’électricité suit puisqu’il est indexé dessus. Si le sujet vous intéresse, vous pouvez en savoir plus en lisant cet article.

Puis le tarif de l’électricité augmente de manière notable, des professionnels et des particuliers sont en difficultés. Certaines entreprises sont contraintes de licencier du personnel, d’autres ferment. Les coûts de production augmentent, le prix de l’alimentation aussi, les budgets des ménages en pâtissent, la consommation diminue, la collecte des taxes est en baisse, les financements de l’État sont en baisse. L’effet domino est puissant.

Et que trouve-t-on en coulisse ? Notre dépendance au gaz Russe, qui fait bien rire le chef du Kremlin, qui pensait être tranquille dans le lancement de sa guerre contre l’Ukraine. L’Europe, disons plutôt, pour être plus précis, l’Allemagne et la France, ont beaucoup investi dans les EnR, qui nécessitent du backup, car le facteur de charge est très faible et que les promoteurs d’éoliennes ou de panneaux solaires ne parlent que de capacité de production, pas des rendements réels, ca serait moins vendeur. Et pourquoi investissons nous autant dans ces énergies ? Parce qu’on a sapé l’image du nucléaire en Europe.

Je vous épargne la suite, les autres dépendances, les effets de bord, les conséquences latérales et celles à venir.

Une politique Potemkine

Il n’est pas anormal que nous soyons confrontés à un phénomène inquiétant, qui d’années en années s’aggrave. Le sujet est tabou, presque honteux. Le niveau de connaissance des acteurs politiques ne cesse de baisser.

D’innombrables acteurs politiques et décideurs parlent avec beaucoup de conviction et d’assurance de sujets dont il est aisé d’observer, pour les connaisseurs, qu’ils sont très loin d’en être experts. Le discours, de façade, ne résiste à aucune discussion un tant soit peu sérieuse.

Il faudrait en parler, le regarder en face. Mais qui oserait contredire un ministre, un président d’association, un directeur ? Combien sont ceux qui ont le courage de dire que le Roi est nu ?

Et ces derniers étant des décideurs, des dirigeants, une des premières conséquences est la baisse du niveau de l’encadrement, un muselage de toute contestation ou remise en question.

Une politique Potemkine en somme.

Je suis obligé de me taire, j’ai une famille à nourrir et une maison à payer.

Il n’est pas aussi simple qu’on le voudrait de dire les choses clairement et sincèrement. Voici un exemple concret qui illustre le propos.

Le bras de fer avec les membres bénévoles du conseil d’administration d’une association agrée Centre Social par la CAF s’est conclu par sa démission du directeur nouvellement arrivé sur le poste. La CAF, au courant de la situation et des dérives sous-jacentes, et principale financeuse, n’a rien fait. La peur sans doute, l’absence de courage certainement. Le problème de fond ? Le licenciement d’un salarié incompétent dont le directeur précédent avait prolongé la période d’essai pour ce même motif sans le dire, sans doute parce qu’il n’avait pas assumé le fait de ne pas l’avoir géré plus tôt lui même.

Malheureusement l’une des dérives qui s’est installée dans de nombreuses associations employeuses est la pseudo bienveillance dont pourtant tout le monde assure la promotion, génératrice d’une indiscutable démagogie qui conduit à éviter les conflits, et donc les licenciements. Les conséquences sont le maintien en poste de salariés perturbateurs, ou d’autres qui trainent les pieds. S’installent alors le découragement et la perte de sens des salariés les plus impliqués, qui peut conduire à leur départ, et dans tous les cas à un important gaspillage d’argent public.

Le directeur a rencontré ses homologues du département une dernière fois lors d’une ultime réunion mensuelle, afin de leur annoncer son départ et le fait qu’il quittait définitivement ce milieu.

L’évocation de la situation n’a surpris personne. La discussion s’est prolongée autour de l’incompétence de certains administrateurs, dont certains se prennent pour des chefs, et des dérives qu’absolument tout le monde constate, mais dont personne n’ose vraiment parler. Et l’un des directeurs, quinquagénaire solidement installé à sa place, de conclure : “J’ai moi aussi des problèmes avec mon conseil d’administration, dont certains membres sans expérience se comportent mal, mais je suis obligé de me taire, j’ai une famille et une maison à payer.“.

Une importante réunion sur la souveraineté numérique via Zoom

Un autre exemple, cette fois sur le sujet de la souveraineté numérique, où des acteurs engagés depuis de longues années sur cet enjeu ont tenu à rencontrer les décideurs d’une région dont le président a annoncé publiquement qu’il s’agissait d’une question importante pour nos démocraties. Il est rare que des acteurs politiques soient à ce point conscients de l’importance d’un tel sujet, d’où l’enthousiasme des deux porteurs d’un projet sur lequel ils travaillent depuis plus d’un an, avec le soutien de plusieurs autres professionnels des enjeux de souveraineté.

Quelle ne fut pas la surprise pour ces derniers de découvrir que la réunion en visio allait se tenir via Zoom, un outil américain soumis au Cloud Act alors qu’il existe d’excellentes solutions collaboratives protectrices de la confidentialité. Je pense ici à Nextcloud, ou encore Whaller.

L’utilisation de Zoom annonçait la couleur sur le niveau de connaissance et d’engagement réel de cette région sur le sujet de la souveraineté numérique.

La réunion, en présence de quatre cadres de la région et du conseiller général dédié au numérique, a été un étalage de lieux communs, de contre vérités, d’approximations, et d’absence de hauteur de vue. Et, bien entendu, des propos très emprunts d’une forte méconnaissance drappée des habituelles certitudes et affirmations de ceux qui ne savent pas grand chose.

Il n’y a pas à s’étonner de notre asservissement Européen vis à vis des États-Unis, entre autres. Ces derniers avancent sur ces terrains grâce à l’ignorance de nombreux décideurs.

Idiocratie

Ce phénomène de la baisse du niveau de connaissance des élus se généralise. On le trouve absolument partout. Et bien évidemment moins les gens sont compétents moins ils sont enclins à recruter des cadres compétents. On n’aime pas vraiment l’ombre à ce niveau. Et plus il y a d’incompétents moins les gens compétents ont envie de s’impliquer.

D’après vous, combien de temps allons nous encore tenir avec de tels dysfonctionnements ?

Énergie, agriculture, instruction, numérique, cybersécurité, économie, immigration, santé, sécurité,… tous les sujets sont concernés.

Années après années, nous avons perdu le sens de la valeur des choses, et l’intérêt pour la science et la connaissance baisse. Les opinions valent autant que l’expérience, le niveau culturel baisse, le niveau de formation baisse, nous naviguons à vue, sans stratégie aucune. Les meilleurs quittent leur service, leur entreprise ou la politique. Ce faisant, ils laissent la place à l’idéologie, au militantisme, aux approches simplistes et manichéennes. Quelques résistants sont encore là, d’autres qui y croient encore s’investissent, mais au fond la dérive est majeure, inquiétante. C’est une lame de fond civilisationnelle qui met très mal à l’aise de nombreux experts.

La parole des experts

Yves Bréchet, Haut-Commissaire à l’énergie atomique de 2012 à 2018.
Capture d’écran Assemblée nationale

La récente audition à l’Assemblée Nationale de l’ancien Haut Commissaire à l’énergie atomique enfonce le clou. Ce dernier parle d’ignorance stupéfiante des politiques. Je ne peux qu’appuyer, que plussoyer. Les constats que je fais depuis près d’une vingtaine d’années sont terribles.

Nous allons devoir réagir, vite, et commencer par prendre du recul. Nous devons cesser de croire qu’un homme ou une femme providence peut tout régler. Nous devons cesser de penser qu’il n’y aurait qu’un ou des responsables. L’exhumation récente d’une vidéo d’une ancienne député Européene venue mettre en évidence à quel point bon nombre de décisions importantes sont très mal prises ne doit pas nous masquer la réalité.

Arrêtons-nous quelques instants, regardons en face que nous avons tous un peu notre part de responsabilité. Il est parfaitement impossible pour un humain de prétendre tout savoir comme le fond de nombreux acteurs politiques et militants. Nous leur donnons trop d’audience. Il faut réagir, car l’avenir aura de nombreuses occasions de nous montrer que nous continuons à prendre les mauvaises décisions alors que des experts connaissaient le fond et le chemin à prendre.

Une responsabilité collective

Nous avons tous notre part de responsabilité dans la dégradation générale de notre pays à laquelle nous assistons. En nous taisant, en ne prenant pas notre place, en laissant faire, nous prenons part à ce qui ne va pas, et dont les conséquences, à courts et moyens termes, sont déjà visibles.

Devant la démagogie et l’ignorance qui sous-tend les questions environnementales au sein des militants écologistes, et parce qu’il s’agit d’un sujet capital, j’ai mis en podcast avant l’été un texte que j’avais écrit deux ans plus tôt à propos de l’importance de la connaissance dans la prise en charge des enjeux environnementaux. Pour cela j’avais effectué un petit travail de recherche qui remet l’humanité à une plus juste place dans l’histoire et dans le règne du vivant, à l’appui du calendrier cosmique de Carl Sagan, en commençant par les origines de l’univers.

J’ai ensuite replacé sur ce même calendrier les principales dates des premiers étonnements de quelques scientifiques, depuis 1824, quant à des signes de réchauffement climatique, et essayé d’amener chacun à prendre la mesure de la complexité de la chose.

Le podcast est disponible en fin de l’article.

Il est capital de réaccorder toute l’attention aux experts et aux généralistes

La part de ceux qui nient la responsabilité de l’activité humaine sur les changements climatiques s’est considérablement réduite. Et c’est heureux. Je crois que peu de personnes aujourd’hui me diraient que je “me prends la tête pour des conneries” comme on me l’a dit lorsque j’ai diffusé autour de moi le film “Une vérité qui dérange” de l’ancien vice-président américain Al Gore après y avoir trouvé les ingrédients essentiels pour une prise de conscience collective. Sans succès au delà des convaincus à l’époque.

Avoir désormais conscience de cette réalité doit nous confirmer qu’il est capital d’accorder toute l’attention aux experts et aux généralistes. Car ces informations, au fond, sont accessibles à tous depuis de nombreuses années déjà, et nous n’y avons pas accordé l’attention qu’elles méritaient.

Ce sont elle qui m’ont conduit en 1998 a créer le site web covoiturer(dot)com pour promouvoir le covoiturage et ainsi participer à réduire nos émissions de GeS1. Et c’est aussi pour cela que j’ai orienté mon entreprise vers la promotion de la sobriété énergétique en 2013.

Et je l’affirme haut et fort, si certains aujourd’hui, qui se sont réveillés un peu tard, prônent un objectif de réduction à 0% de nos émissions de CO2, ils n’ont aucune conscience des dégats civilisationnels considérables à venir si, par exemple, nous nous contentions de regarder les choses sous ce seul point de vue.

Quelques films23 ou séries4 ou lectures5 peuvent donner à voir sur ce que deviennent des civilisations après effondrement.

Osons la connaissance

Le monde est complexe, assurément, définitivement, et personne n’est vraiment prêt à vivre dans un monde où il nous faudrait changer aussi drastiquement de tels pilliers. Osons dire que nous ne savons pas. Osons écouter ceux qui font. Cessons d’accorder autant d’importance à ceux qui passent leur temps sur les plateaux télé et sur les réseaux sociaux. Méfions-nous de ceux qui ont des solutions toutes faites. Soyons très prudents vis à vis de ceux qui n’ont rien fait d’autre que de la politque tout au long de leur vie. Osons nous investir en politique, surtout quand nous doutons de nous-même. Écoutons nos ainés. Cessons de faire peur aux jeunes générations. Tenons notre place. Partageons la connaissance. Arrêtons de laisser la médiocrité se propager. Éduquons nos enfants. Réformons les programmes scolaires.

Tout cela sera mieux que ce qui se prépare, car militants et activiste ne font qu’amener l’humanité sur de très mauvais chemins. Il est encore temps d’agir, ne commettons plus les mêmes erreurs.

Références
  1. Gaz à effet de Serre[]
  2. La Route, film de 2009 de John Hillcoat, avec Viggo Mortensen, Kodi Smit-McPhee, Guy Pearce[]
  3. Idiocratie – 2006[]
  4. L’Effondrement, série dystopique de Les Parasites, 2009[]
  5. Dans la Forêt, Bédé de Lomig (Scénariste, Dessinateur[]

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