La souveraineté numérique et technologique sont d’abord affaire de discernement et de courage.

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La souveraineté numérique et technologique sont d’abord affaire de discernement et de courage.

Mai 2006, j’ai 32 ans, je viens de créer ma première entreprise. Didier, le seul patron communiste que je connaisse, me fait don de mobiliers de bureau issus du stock constitué par les renouvellements de ses clients. Sa boite vend du matériel et des logiciels pour les pros.

J’apprécie beaucoup Didier, c’est un pragmatique. On se connait depuis 3/4 ans, on a croisé le fer ensemble sur sujet important, il était question de prépaiement des consommations d’eau et d’électricité, mais c’est une autre histoire. Dans les couloirs de sa boite je découvre les nouvelles licences de la suite Office de MS, dont j’ai une version crackée.

Depuis peu je m’intéresse au libre, et à OpenOffice, la suite de Sun Microsystems. Les fonctions que j’utilise ne sont pas toutes au rendez-vous, notamment les liaisons avec les procédures stockées SQL. Toutefois OpenOffice a de quoi satisfaire les besoins de la majorité des utilisateurs. J’interroge Didier.

– Tu n’as pas peur de l’arrivée du libre ?
– Non, pas du tout.
– Pourtant entre du gratuit et du payant le choix est vite fait.
– Oui, mais regarde un truc. Tu utilises la suite Office de Microsoft depuis quand ?
– J’ai commencé en 1997.
– Tu l’as payée ?
– Chez moi non.
– Ben oui, pour chez toi non. L’immense majorité des particuliers dispose d’une version piratée, et pourquoi d’après toi ?
– Parce que c’est gratuit.
– Oui, mais ce n’est pas ça que je veux dire. Comment tu expliques que les versions pirates soient si faciles à trouver ?
– Je ne sais pas. Il y a une explication ?
– Disons en tout cas que Microsoft ne fait rien pour vraiment empêcher ça. Et c’est là où ils sont malins et que je n’ai aucune raison d’avoir peur du libre.
– Je ne te suis pas.
– C’est simple. Tu as quoi au bureau ?
– Microsoft.
– Et bien voilà. Avec les versions pirates tout le monde s’habitue à la suite Office, et forcément, tout le monde veut avoir les mêmes outils au travail.
– Ok, mais les entreprises et les collectivités feraient beaucoup d’économies en utilisant OpenOffice par exemple.
– Ils sont malins les Américains. Tu as déjà essayé d’amener des salariés à changer d’outil ? Moi oui, et je peux t’assurer que c’est le bordel. Tu as les syndicats au cul si tu forces trop, le budget formation explose, et à la moindre merde sur l’outil on te le reproche. Et là j’aime mieux te dire que la différence de coût total est incroyablement en la faveur d’une licence Microsoft, surtout qu’on les négocie au volume. Donc non, je n’ai pas peur que les ventes des licences diminuent au profit du libre. Et si ça arrivait, au pire des cas, on gagnerait encore plus d’argent en vendant des formations.

Là, ça c’est éclairé un peu comme dans un film de Jean-Pierre Jeunet. C’était si limpide. Avoir toutes les bonnes solutions du monde à portée de main ne suffisait pas à ce que le changement advienne. Seule une connaissance fine du fonctionnement humain et des logiques marketing permettait d’atteindre certains objectifs. Nous disposions déjà à l’époque en France et en Europe de (presque) toutes les solutions numériques et technologiques pour être totalement indépendants. C’est encore le cas aujourd’hui sur de nombreux domaines.

Mais nous sommes si ridiculement faibles ! Nos réglementations, notre couardise, nos peurs, autant de facteurs qui concourent peu à peu à notre dilution, notre disparition, le tout avec le sourire complaisant de ceux qui pourtant devraient être acteurs du changement.

Trop d’élus manquent de conviction et de connaissances. Trop de DSI choisissent les GAFAS par peur qu’on leur reproche d’avoir choisi un acteur local s’il y avait le moindre problème. D’importants changements nécessaires sont bloqués par des syndicats. La duplicité des certains responsables de marché public est scandaleuse.

Il serait si facile d’avancer si nous faisions preuve de plus de courage, d’engagement, de détermination. Ça serait si bon pour nos économies, notre démocratie, notre autonomie et notre indépendance. Cela passe entre autre par la formation, l’information.

Il y aurait tant à dire sur ce sujet, comme sur d’autres qui constituent des piliers de nos pays et que nous laissons se fissurer pour de très mauvaises raisons. Nous sommes littéralement passés de visions prospectives prises par quelques connaisseurs et des experts à une société guidée par l’immédiateté, l’ignorance, les peurs et l’absence de vision. Je suis en colère, car nous sommes nombreux à alerter sur ces dérives depuis des années, mais on n’écoute pas. On ne veut pas écouter.

Je pense sincèrement qu’il va falloir que ça change, ou nous le regretterons tous.

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